Le travail en duo, c’est le quotidien des paramédics. En général, avant de monter dans l’ambulance pour la première fois, un nouveau paramédic sera associé à un collègue expérimenté. Bien que cette pratique puisse varier selon les besoins et les situations, elle reste largement répandue dans les services préhospitaliers d’urgence au Québec. Ainsi, les jeunes recrues peuvent aborder leur première intervention tout en profitant du soutien et des conseils d’un professionnel aguerri.
Mais que se passe-t-il lorsque ce duo est parachuté ailleurs, dans un environnement où il n’y a plus de repères protocolaires, peu d’équipement et aucun filet de sécurité?
C’est précisément ce que permet de découvrir une mission humanitaire comme celle menée au Bénin, dirigée par le Collège Ellis. En janvier 2026, ce sont 11 finissants, 11 paramédics de Dessercom et 2 professeurs qui se sont envolés dans ce pays d’Afrique.
Encore cette année, Demers Ambulances a choisi de contribuer à cette initiative parce que soutenir ce type de projet, qui sort du cadre habituel, c’est aussi investir dans ce qui enrichit les pratiques des paramédics d’aujourd’hui… et de demain.
Un duo de paramédics dans une structure connue… mais transformée
Au Québec, le mentorat entre paramédics s’inscrit dans un cadre bien défini : les rôles sont clairs, les protocoles guident l’intervention et l’environnement est relativement maîtrisé. Au Bénin, ces repères disparaissent.
« Ici, même si chaque appel est toujours un événement nouveau avec des aspects non-contrôlés, on a tout le temps des ressources proches, nos équipements, nos radios… mais là-bas, c’est un autre niveau d’instabilité », explique Darren Landry, étudiant finissant en soins préhospitaliers d’urgence, qui en était à sa 2e mission.
Dans ce contexte, la relation entre le paramédic d’expérience et l’étudiant change de nature. Elle devient plus directe, plus ancrée dans l’adaptation et la prise de décision en temps réel. « Les deux, on tombe en mode troubleshooting… parce qu’on fait face à des choses qu’on n’a jamais vues ni l’un ni l’autre », ajoute-t-il.
Alors qu’au Québec, le paramédic d’expérience dirige l’intervention, donne les directives, valide chaque étape, au Bénin, il adopte davantage un rôle de guide. Il pousse l’étudiant à réfléchir, à prendre des décisions.
« Le paramédic va demander : “Toi, qu’est-ce que tu ferais?”… Puis il laisse l’étudiant aller, et il ajuste au besoin », raconte Darren.
Quand l’expérience rassure… et que la relève bouscule
Si le contexte transforme la relation, il met aussi en lumière ce que chaque génération apporte de plus typique. Le paramédic d’expérience agit comme un point d’ancrage. Dans un environnement instable, il apporte le calme, structure l’intervention et aide à prioriser. À l’inverse, l’étudiant arrive avec une énergie brute, parfois désordonnée, mais profondément engagée. « Nous autres, on veut tout faire en même temps… on veut sauver tout le monde », admet Darren.
Dans un contexte où chaque situation sort du cadre habituel, cette tension oblige à ralentir, mais aussi à oser. Pour Stéphane Grévin, paramédic de 27 ans d’expérience instigateur du projet, cette dynamique est révélatrice. « Ça leur donne une maturité, une confiance qui est quand même énorme », observe-t-il.
Au fil des interventions et des discussions qui les suivent, l’étudiant apprend à canaliser son instinct. Le paramédic d’expérience, lui, redécouvre la force de cet élan. Le mentorat ne sert alors plus seulement à transmettre des connaissances. Il devient un espace où se construisent, ensemble, le jugement clinique, la confiance et la capacité d’agir dans l’incertitude.
Apprendre le métier de paramédic ensemble, autrement
Ce qui distingue profondément cette expérience, c’est la vitesse à laquelle les liens se créent. Loin des quarts de travail chronométrés et des rotations habituelles, le contexte permet des moments d’échange plus longs, plus informels et souvent plus déterminants. « Là-bas, quand on n’est pas en stage, on parle beaucoup », explique Darren.
Ces discussions, parfois anodines en apparence, deviennent un espace de transmission de cas vécus, de réalités de caserne, de ce qui fonctionne et de ce qui est plus difficile dans l’industrie. Pour un étudiant, cet accès direct à l’expérience influence sa perception de la profession. « Ça te met en confiance sur le métier », poursuit-il.
D’autant plus que la formule multiplie les rencontres. En changeant régulièrement de partenaire, les étudiants sont exposés à une diversité de pratiques, de personnalités et de façons d’intervenir. Mais surtout, ces échanges viennent briser une barrière bien réelle en début de carrière : l’intimidation. « Des fois, ça peut faire peur d’aller voir quelqu’un qui a 30 ans de métier… tu te dis qu’il s’en fout de toi », confie Darren.
Sur le terrain du Bénin, cette distance disparaît. Les paramédics d’expérience partagent leur vécu, leurs réflexes, leurs erreurs aussi, et rappellent à la relève qu’ils sont eux-mêmes passés par là. « Ils savent que t’es la relève… ils t’échangent leurs trucs, leur expérience », ajoute-t-il.
Résultat : une entrée dans la profession plus confiante, plus consciente… et mieux préparée. « Ça nous permet d’être plus à l’aise dans le métier… de ne pas rentrer la tête baissée sur l’ambulance », dit Darren.
Mais l’apprentissage est aussi bidirectionnel. Pour Stéphane Grévin, observer la relève est une source d’énergie. « La magie dans leurs yeux… ça vient me remplir vraiment », confie-t-il.
Transformer la pratique paramédicale… ici
L’impact du voyage ne reste pas au Bénin. Il revient dans chaque ambulance, au Québec, souvent là où on ne l’attend pas. En effet, les changements ne s’appliquent pas aux gestes cliniques comme on pourrait l’imaginer ; c’est plutôt le regard sur les patients qui se transforme.
Pour Stéphane, ce changement est profondément lié à la réalité multiculturelle rencontrée sur le terrain. « Avant, j’étais peut-être moins tolérant… j’avais le jugement plus facile », reconnaît-il. Au Bénin, l’absence de ressources, le manque d’éducation et les conditions de vie extrêmes forcent une remise en question. « Quand on les voit là-bas… on comprend pourquoi ils sont comme ça ici », explique-t-il.
Ce constat change les paramédics une fois de retour au Québec. Dans un système où ils sont souvent appelés à intervenir auprès de populations issues de l’immigration, parfois incomprises, parfois jugées, cette expérience devient un levier d’intervention.
« On stigmatise des gens sans même savoir pourquoi… mais quand tu comprends d’où ils viennent, tu n’interviens plus de la même façon », affirme Stéphane. Concrètement, cela se traduit par plus de patience, plus d’écoute… et une capacité à désamorcer des situations tendues. « C’est notre devoir d’épauler ces gens-là… de comprendre leur réalité », ajoute-t-il.
Du côté de la relève, la transformation passe aussi par la relation avec le patient. Privés d’équipement et de ressources au Bénin, les étudiants doivent revenir à l’essentiel : la communication. « Là-bas, on a beaucoup moins de moyens… fait que tu développes vraiment la façon de parler au patient, de le rassurer », explique Darren.
Une approche qu’il souhaite ramener directement dans sa pratique. « Tu peux donner tous les soins… mais si tu ne parles pas au patient, il ne vivra pas l’intervention de la même façon », souligne-t-il.
Dans un contexte québécois où les barrières culturelles peuvent complexifier l’intervention, cette capacité devient essentielle. Rassurer, expliquer, créer un lien, même dans l’urgence, devient un outil clinique à part entière.
Renforcer la vocation, à tous les niveaux
Pour la relève, l’effet est sans équivoque. « Ça m’a juste donné le goût de foncer encore plus », affirme Darren. Après avoir exercé dans un environnement aussi exigeant, plus rien ne lui semble insurmontable. « Il n’y a plus rien qui peut te démoraliser… tu sais que tu es à la bonne place. »
Pour les paramédics d’expérience, c’est une autre forme de confirmation, et parfois, un renouveau. « Ça valorise, ça ouvre l’esprit… ça redonne un sens », résume Stéphane.