PARTIE 2
À l’occasion de son 65e anniversaire, Demers Ambulances propose un retour en arrière pour constater l’ampleur des transformations vécues par le secteur préhospitalier d’urgence au Québec.
Pour souligner ce jalon important, deux vétérans du terrain ont accepté de partager leurs souvenirs : Olivier Roussin et Serge Richard. Ils ont été présentés dans la partie 1 de cette série, qui revenait sur les débuts du transport ambulancier au Québec, sans normes ni soins et qui racontait comment l’ère improvisée a pris fin pour devenir un système préhospitalier structuré.
L’époque des grandes mutations
À partir des années 1980, le monde des soins préhospitaliers au Québec entre dans une phase d’évolution rapide. Tant Olivier Roussin que Serge Richard en ont été les témoins directs, et même les acteurs. Pour ces deux pionniers, cette époque a vu naître des changements profonds, bien souvent avant même qu’ils ne soient exigés par les normes officielles.
« Même du temps d’Ambulance Joliette, on innovait déjà », se souvient Olivier Roussin. À la fin des années 70, il met sur pied une unité d’intervention équipée de pinces de désincarcération, une première dans sa région, entre Montréal et Trois-Rivières. Bien des années plus tard, il déploie aussi l’une des premières unités bariatriques, spécifiquement adaptées au transport de patients souffrant d’obésité sévère. Il s’agissait d’un besoin émergent auquel peu de services répondaient encore.
Pendant ce temps, Serge Richard se passionne pour les nouvelles technologies de soins. En 1991, lors d’un congrès en Californie, une discussion avec des collègues américains lui révèle un retard important au Québec : « Ils me demandaient : Vous n’avez pas encore de défibrillateurs ? Mais vous êtes en retard ! », raconte-t-il avec un sourire. Moins d’un an plus tard, il pilote un projet pilote d’implantation de défibrillateurs dans sa région. « On les a implantés dès 1992. Les années 90, c’était vraiment une période d’effervescence. »
Ces avancées n’étaient pas seulement techniques ; elles marquaient aussi un changement de mentalité. Les véhicules et les soins devenaient plus sophistiqués, mieux adaptés aux besoins du terrain et à la dignité des patients. Et ce qui semblait révolutionnaire à l’époque est aujourd’hui devenu la norme.
« La grosse évolution, elle est faite », estime M. Richard. « Maintenant, on est dans le fine tuning. L’environnement est pensé pour l’hygiène, la température est contrôlée, l’éclairage est optimal. À l’époque, on avait juste une petite lumière jaune qui éclairait à peine. »
Mais toutes les innovations ne tiennent pas la route. Richard se souvient d’une technologie testée aux États-Unis : les pantalons de choc, censés maintenir la pression artérielle lors d’hémorragies internes. « Mais à l’hôpital, s’ils les dégonflaient trop vite, ça causait un syndrome de compartiment. Alors ils ont arrêté. »
Dans ce milieu en constante ébullition, les idées foisonnent. Certaines marquent un tournant, d’autres tombent dans l’oubli. Et les critiques sont monnaie courante. « Les paramédics ? On a toujours été chialeux, soyons honnêtes ! », plaisante Roussin. Mais il ajoute sérieusement : « Être critique, c’est essentiel pour progresser. Cela doit mener à une action, pas seulement à une plainte. Oui, il reste du chemin, mais regardez tout ce qu’on a accompli. »
Serge Richard partage cet avis : « La critique est saine et fait avancer le métier. Mais il faut aussi reconnaître les forces du système québécois. Bien sûr, il y a des points à améliorer, mais on part d’une base solide. »
Ce qui fait la vraie différence
À travers toutes les évolutions techniques et structurelles qu’a connues le système préhospitalier, une chose est restée constante : l’essence du métier. « De tout temps, les paramédics veulent soulager la souffrance et éviter les décès. Ça, ça n’a pas changé », insiste M. Richard.
Dans les années 60 et 70, la formation des intervenants était encore rudimentaire. La majorité suivait une brève initiation dispensée par l’Ambulance Saint-Jean, parfois bonifiée par quelques formations régionales. À Québec, certains avaient déjà l’intuition qu’il fallait aller plus loin : « Ils s’étaient dit : Les ambulanciers pourraient être mieux formés que ça », se souvient M. Richard.
Pour Olivier Roussin, ses premiers pas en soins préhospitaliers ressemblaient davantage à une immersion improvisée qu’à un apprentissage structuré : « La formation qu’on recevait à l’époque, c’était un peu comme un cours d’eau : tu embarques, tu suis la vague », image-t-il. Sa famille, d’un milieu médical, lui a néanmoins offert une perspective différente, plus exigeante : « Ça nous a aidé à élever notre niveau, à se poser des questions, à aller plus loin », ajoute-t-il.
Les savoirs venaient aussi du milieu militaire et des formations aux soldats dès les années 30 et 40. « Le contrôle de l’hémorragie ou la stabilisation de fractures, on ne l’a pas inventé hier. C’était déjà pratiqué dans l’armée », rappelle M. Richard, soulignant que la réanimation était initialement réservée aux cas de noyade. Ces protocoles modernes ont mis des décennies à émerger et à se généraliser.
C’est souvent dans l’adversité que la médecine progresse. La guerre du Vietnam en est un bon exemple : comme les médecins étaient désormais tenus à l’écart du front, on a commencé à former rapidement du personnel capable d’intervenir sur place. C’est ainsi qu’est né un précurseur du rôle actuel de paramédic.
Mais cette lente progression touchait tout le réseau de santé, pas seulement les services ambulanciers. « Autrefois, après une chirurgie, un patient restait un mois à l’hôpital. Aujourd’hui, avec la chirurgie d’un jour, il est debout en 48 heures. Tout a changé », note M. Richard. Le monde préhospitalier n’était pas en retard ; c’est tout le système qui évoluait à son propre rythme.
La formation officielle commence à se structurer vers la fin des années 70, mais l’élan tarde à prendre. « Il a fallu attendre un bon dix ans avant que ça reparte vraiment », constate M. Roussin.
En parallèle, certains hôpitaux prennent les devants et développent leurs propres programmes de formation pour les ambulanciers : Sainte-Justine, le Montréal Général… l’objectif était clair : avoir des intervenants mieux préparés que les autres. Mais les résistances demeurent.
« Ce n’est pas qu’on ne voulait pas évoluer. Il y avait une direction médicale qui freinait les choses, qui disait : Non, nos gens ne sont pas prêts. Il y avait aussi des jeux de pouvoir, des chasses gardées. Et ça, même encore aujourd’hui, il faut parfois pousser fort », souligne M. Richard.
Un tournant majeur survient en 1989, avec l’injection de subventions gouvernementales pour stabiliser la main-d’œuvre. « C’est à partir de ce moment-là qu’on a pu garder notre monde, les former, et bâtir une vraie profession », affirme-t-il.
Depuis, le métier de paramédic ne cesse de se professionnaliser. Les soins sont plus spécialisés, les protocoles mieux définis, les compétences plus larges. Mais l’essentiel reste intact : la relation humaine entre soignants et patients. « Les paramédics aujourd’hui sont bons. On n’est pas toujours reconnus de façon générale, mais les patients nous reconnaissent, eux. On est partis de très loin. Et je suis fier de notre personnel », confie M. Roussin, avec émotion.
Pour Serge Richard aussi, les technologies comptent… mais elles ne font pas tout : « Quand tu regardes les statistiques aujourd’hui, le nombre de personnes qu’on sauve, c’est impressionnant, mais la vraie force, c’est la qualité globale du système, pas juste les gadgets ou les techniques de pointe. »
D’un véhicule à un système de réponse
Aujourd’hui, on ne parle plus seulement d’ambulance, mais d’un système préhospitalier structuré, qui commence dès l’appel. Chaque maillon compte. « La personne qui prend l’appel, la répartitrice, a un rôle clé », souligne Serge Richard. « Elle doit valider l’adresse, comprendre la nature de l’urgence, puis diriger les bonnes ressources. Elle peut envoyer la police, les pompiers… même Gaz Métro, si c’est une fuite de gaz. »
Si le besoin médical est confirmé, le Centre de communication santé (CCS) prend le relais, déployant paramédics, premiers répondants, voire policiers équipés de défibrillateurs. Une chaîne d’intervention coordonnée s’enclenche, que ce soit en ville ou en région éloignée. « Avant, on n’avait que l’ambulance. Aujourd’hui, on a un système. Tous les intervenants sont connectés. »
Même le rôle de l’ambulance a changé. De simple moyen de transport, elle est devenue un espace de soins temporaires, un prolongement mobile de l’urgence hospitalière.
« Aujourd’hui, on soigne, on traite sur place. Si tu es sur une scène d’accident, tu peux mettre ton patient à l’abri dans l’ambulance, avec la climatisation, l’éclairage, tout ce qu’il faut », décrit M. Richard. Mais il insiste « Ce qui fait la vraie différence, ce sont les gens que tu mets dans le véhicule. Peu importe le modèle, ce sont les compétences humaines qui comptent. »
Ce changement de paradigme reflète une nouvelle philosophie du soin. « Avant, on disait : amène le patient à l’hôpital. Maintenant, c’est : amène l’hôpital au patient. Ce sont deux visions complètement différentes », note-t-il.
Il compare cette transformation à celle vécue aux États-Unis, entre les approches « load and go » (tu l’embarques et tu pars) et « stay and play » (tu traites sur place). « Aujourd’hui, dans bien des cas, on traite sur place. Un patient semi-comateux, on va le stabiliser avant même d’arriver à l’hôpital. Même chose pour un cas de diabète ou une réaction anaphylactique. Avant, on pesait sur l’accélérateur. Maintenant, on gère mieux le risque. »
Pour lui, c’est une preuve de maturité du système. « On ne peut pas reproduire une salle d’urgence sur la route… mais on s’en rapproche. »
Et cette capacité à intervenir dès les premières minutes devient d’autant plus cruciale dans un contexte où le trafic ou l’éloignement des centres hospitaliers ralentissent parfois les transports. « En cas d’arrêt cardiaque, on le dit : le temps, c’est du muscle. Chaque minute compte. Alors on stabilise dès le départ. Ça ne veut pas dire qu’il est guéri, mais il est sorti du pétrin. »
Même l’ergonomie des véhicules suit cette logique. « L’ambulance doit pouvoir passer partout. Dans des rues étroites, des ruelles, sous des ponts. Il ne faut pas qu’elle soit trop grosse non plus », souligne-t-il. L’innovation s’adapte : « Je me souviens, à un moment donné, Demers avait même développé un véhicule rail-route. Il s’adaptait aux réalités du terrain. C’est ça, l’innovation. »
La reconnaissance : entre lutte, fierté et regard du public
Parmi tous les bouleversements vécus par le milieu préhospitalier, un changement ne s’évalue ni en protocoles ni en équipements : la reconnaissance du métier de paramédic. Et pour Olivier Roussin, c’est un combat dont il se souvient encore très clairement.
« Ah, la reconnaissance… Je vais toujours me rappeler les débuts », lance-t-il, le regard un peu plus sombre. Selon ses propos, à cette époque, l’autorité sur les scènes d’urgence n’était pas partagée : c’était le policier qui décidait de ce que les ambulanciers pouvaient faire ou non. Un incident l’a profondément marqué : un grave accident, un patient en arrêt cardiorespiratoire, et l’ordre téléphonique du coroner de ne pas toucher au corps.
« Mais comment tu peux constater un décès au téléphone ? » s’indigne-t-il encore aujourd’hui. Devant cette incohérence, il a décidé d’agir. Il a porté plainte, a reçu des menaces, mais a tenu son point. « C’était une époque de rapports de force. Et on a dû se battre pour faire reconnaître notre jugement professionnel. »
Aujourd’hui, le métier a fait un long chemin. « Je vais te le dire franchement : aujourd’hui, je pense que les paramédics sont reconnus. Les gens les aiment », affirme Serge Richard. Il cite les baromètres de confiance du public, où les paramédics se hissent désormais parmi les professions les plus respectées, devant même les pompiers.
Mais il nuance : « C’est quoi, la reconnaissance, au fond ? » Il raconte alors l’histoire d’un jeune qui rêvait de devenir chirurgien. « C’est bien, chirurgien. Mais qui est le plus important : le chirurgien ou l’ambulancier ? Parce que si je n’amène pas ton patient vivant à l’hôpital, ton chirurgien, il ne fera rien avec. »
Ce à quoi la grand-mère du jeune a répliqué : « Moi, je suis enseignante. C’est moi qui ai appris à ton chirurgien à lire. Et le grand-père d’ajouter : « Moi, je suis cultivateur. J’ai nourri ta maîtresse d’école pour qu’elle puisse enseigner. »
Ce moment l’a marqué. « Tu réalises qu’on est tous interreliés. Le chirurgien ne peut pas faire sa job si l’ambulancier ne fait pas la sienne. Tout est connecté. Et quand chacun joue son rôle, ça fonctionne. »
La reconnaissance ne se mesure donc pas qu’en décorations ou en manchettes. Elle se loge dans un merci sincère, dans un regard, dans une poignée de main. « La vraie reconnaissance, conclut-il, c’est quand quelqu’un vient te dire : J’apprécie ce que tu fais. Merci. »
Olivier Roussin et Serge Richard sont deux paramédics qui ont pavé la voie à ceux d’aujourd’hui. Et l’histoire continue avec leurs enfants, qui ont suivi leurs traces. Leurs témoignages riches démontrent à quel point le milieu préhospitalier est en évolution constante.
Demers Ambulances est fier d’en faire partie et de donner la parole à des acteurs aussi importants.